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Emigration aux Etats Unis : « Green cards lottery », usage de l’internet et effets collatéraux
Auteur: Michel Elie
Publié: 09 Sep 2005
Version: 0.13
ID article: 36
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A l’heure où en France l’idée d’une politique d'immigration sélective à l'américaine instituant des quotas selon des critères de nationalité et de qualification professionnelle se profile, l’observation et l’analyse du fonctionnement du « diversity immigrant visa program » parait utile.

L’article présente rapidement le fonctionnement du dispositif de sélection, dans lequel l’internet joue un rôle essentiel, et la répartition des candidatures acceptées, par continent et pays d’origine.
Il fournit également quelques indications sur la nébuleuse de sites internet plus ou moins marchands qui se sont constitués pour ”aider” les candidats dans la constitution et la présentation de leur candidature.

La concentration de bénéficiaires originaires de certains pays conduit à s’interroger sur le caractère vraiment aléatoire du processus de sélection. Quelle est la politique sous-jacente de cette forme « positive » d’immigration contrôlée et ses véritables objectifs ? Quelles en sont les conséquences pour les pays d’origine des candidats ?


Le dispositif « diversity immigrant visa program » plus connu sous le nom de « green card lottery », a été mis en place en 1990 dans le cadre de l’ « immigration Act of 1990 ». L'objectif affiché de ce programme est de réserver un contingent de 50000 visas de résidence permanente aux Etats Unis (green cards) à des personnes nées dans des pays ayant traditionnellement un faible taux d'émigration vers les États-Unis. Ne sont pas concernés le Canada, la Chine, l’Inde, l’Irlande du Nord, le Mexique, le Pakistan, les Philippines, la Russie, la Corée du Sud, le Royaume Uni, le Vietnam et quelques autres pays.

La principale condition pour poser sa candidature est d’avoir suivi avec succès une scolarité primaire et secondaire de 12 ans. Les candidatures doivent être déposées pendant une période précise de l’année, par exemple pour l’année 2004 (visas prévus pour l’année 2006), entre le 5 novembre 2004 et le 7 janvier 2005. Depuis un an les candidatures doivent être soumises exclusivement sur l’internet.

Le dépôt de candidature est gratuit, mais plusieurs organismes plus ou moins marchands, parfois même localisés hors des Etats Unis , se sont créés autour de ce dispositif et, moyennant finances proposent une aide à la constitution des dossiers ainsi qu’un service de réitération et mise à jour de la candidature sur plusieurs années : ainsi voici comment l’une d’elle présente dans un français approximatif, la « green card lottery » dans sa page d’accueil disponible en 18 langues dont 14 langues européennes :

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Le coût de ces services varie selon les organisations : par exemple l’une d’elle demande de 70$ pour l’inscription d’une candidature à 280$ pour sa présentation pendant 8 années consécutives.

Le nombre de candidatures recevables est passé de 4,7 millions pour celles soumises en 1996, à 7,3 millions pour celles soumises en 2003, avec un pic à 11 millions en 1999 (2,9 millions ont été décrétées irrecevables en 2003). Tablant sur le fait qu’un nombre appréciable de candidats sélectionnés ne donneront pas suite à leur demande, 87 156 candidats ont été sélectionnés en 2003 et 100 378 en 2004, dans le but d’utiliser complètement le contingent prévu de 50000 visas de résidence permanente.

Comment passe-t-on de 7,3 millions de candidats à 50000 « gagnants », soit un gagnant pour 146 candidats ? Voici la description du dispositif de sélection donnée sur le site officiel du gouvernement :
« Les candidatures, une fois validées sont numérotées au Centre Consulaire du Kentucky. Un ordinateur tire au hasard pour chaque ensemble régional des numéros qui sont enregistrés dans l’ordre du tirage : ainsi tous les candidats d’une même région ont la même probabilité d’être retenus. Les candidats sélectionnés sont ensuite informés de leur rang sur la liste par vois postale et conviés à un entretien de validation dans un consulat des Etats Unis. Les visas sont alors délivrés chaque mois jusqu’à ce que la limite des 50000 soit atteinte. »

On peut estimer à 1 milliard de dollars le « marché » de l’aide au dépôt de candidature, que se partagent une nébuleuse d’organisations qui utilisent largement l’internet, (site web, liens commerciaux sur Google, courriels ou spams) pour drainer des candidats potentiels. Qui d’entre nous n’a pas déjà reçu en abondance des messages tels que : « Gagnez une Green Card et devenez citoyen des états-unis! », « The USA is Calling You! » ou « Become a U.S. Citizen »…On peut y lire ce type de message allèchant :
« Une Green Card est un visa de résidence permanente aux États-Unis, donnant le droit légal de travailler et vivre à titre permanent aux États-Unis. Les détenteurs d'une Green Card ont droit aux soins de santé, à l'éducation, ainsi qu'à plusieurs autres avantages. Si vous gagnez une Green Card, vous pouvez faire ultérieurement une demande de citoyenneté américaine. La Green Card n'a aucune incidence sur votre citoyenneté actuelle. Vous et votre famille pouvez être les heureux gagnants! »

Pourtant l’examen des résultats et de la répartition par pays d’origine des personnes sélectionnées révèle une concentration des acceptations sur un petit nombre de pays (voir figure 1).

Par exemple, en 2003 2857 togolais ont été sélectionnées. En moyenne (sauf si des quotas régionaux sont appliqués), il y a en moyenne un dossier sélectionné pour 100 candidatures présentées, il y aurait donc eu environ 300000 togolais ayant présenté une candidature en 2003 (dont 200000 validées). Or en 2002, le Togo a selon le « rapport rapport mondial sur le développement humain 2004 » du PNUD , 2,7 millions d’habitants de 15 ans et plus, avec un taux de scolarisation dans le secondaire de 27%. Les dossiers de candidature doivent désormais être présentées sur l’internet (y compris l’envoi de photos d’identité) et le nombre d’internautes togolais est évalué à cette date à moins de 0,5 million: ainsi une part très importante de la population ayant le niveau d’éducation requis aurait fait acte de candidature pour tenter sa chance pour émigrer aux Etats-Unis à travers la « green card lottery », ce qui affecte sans doute fréquemment leur implication dans leur travail dans leur pays.
Des conclusions analogues peuvent être tirées pour l’Albanie (2,2 millions d’habitants de 15 ans et plus, avec un taux de scolarisation dans le secondaire de 74%, 3380 sélectionnés en 2003, qui correspondrait à 340000 candidatures présentées, 12400 internautes ), la Bulgarie, le Ghana ou le Népal.

Faut-il attribuer ces déséquilibres à une communication beaucoup plus importante autour de ce dispositif dans les pays les mieux représentés au niveau des résultats ou au fait que la sélection n’est pas en fait tirée vraiment au hasard parmi les dossiers sélectionnés ?

Toujours est-il que la loterie des cartes vertes entretient auprès de millions de personnes l’espoir de ce qu’ils pensent devoir être une vie meilleure. Ce programme cultive le mythe d’un « paradis américain » accessible à tous ceux qui ont un niveau suffisant d’éducation, spécifiquement orienté vers « les pays ayant traditionnellement un faible taux d'émigration vers les Etats-Unis », au risque d’appauvrir, voire de déstabiliser l’économie de ces pays déjà pauvres et instables en entretenant un rêve américain chez une proportion importante de la population instruite et en attirant effectivement chaque année un nombre substantiel d’immigrants : cet écrémage systématique des compétences de la planète au mieux des intérêts américains, parfois présenté comme un acte de générosité, représente en fait, au regard des ressources humaines de certains des pays concernés une perte sèche par rapport à leur investissement dans l’éducation et la formation de ses ressortissants.

Si pour les Etats Unis ce programme qui s’ajoute à d’autres, n’apporte qu’une goutte d’eau supplémentaire dans un océan économique, le départ chaque année de plusieurs milliers de personnes instruites, et de leur famille, peut être assimilée pour des pays tels que l’Ethiopie, le Nigéria, le Maroc, le Togo, le Bangladesh, le Népal, la Pologne, l’Ukraine, le Pérou… à un véritable tsunami annuel qui balaie une partie de leurs forces vives.

Cette approche offensive de l’immigration se situe tout à fait à l’opposé de celle de la France, très largement basée aujourd’hui sur l’asile et l’accueil de personnes persécutées dans leur pays, sur la vision d’une France terre d’asile, même si, vu de l’étranger, l’asile conventionnel est souvent seulement perçu comme le moyen privilégié d’émigrer en France.

L'internet est devenu l'outil approprié pour la promotion et la gestion des candidatures à la « green card lottery », mais bien des questions restent posées concernant le sort ultérieur des heureux gagnants à la loterie des cartes vertes : devant eux se profile un long parcours d’intégration à une société américaine qui ne correspond pas nécessairement à celle dont ils ont rêvé : y installer leur famille, y trouver du travail, y obtenir une reconnaissance des études faites dans leur pays d’origine, ce qu'un ami sénégalais illustre par un exemple vécu
:
« J'ai eu deux amis sélectionnés à cette loterie, tous les deux bacheliers. l'un avait même un bac + 2; tous les deux sont devenus militaires américains, participant l'un à la première guerre d'Irak et l'autre à la seconde. Peut être un hasard, mais qui peut faire réfléchir sur le type d'intégration des heureux élus : Marines..."

Enfin, ces millions de dossiers personnels réunis et vérifiés chaque année, qui documentent le parcours des personnes parmi les plus instruites et formées de leur pays, attirées par l’eldorado américain, ne permettent-ils pas de constituer une gigantesque base d’information ? N’est-ce pas un moyen de renseigner, d’identifier et de tirer parti de l’« envie d’Amérique » à travers le monde et de commencer à la source à suivre la trace des futurs migrants et de bon nombre de personnes qui n’en seront jamais ?


Emigration aux Etats Unis : « Green cards lottery », usage de l’internet et effets collatéraux
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